Extraits du Condensé du Baromètre 2017

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A découvrir des extraits du Condensé du Baromètre 2017 de l’IRSN sur la perception des risques et de la sécurité par les Français.

Le Condensé a vocation à restituer l’essentiel des enseignements tirés par l’Institut de son analyse des réponses apportées aux questions posées pour son compte par l’institut de sondages BVA. Son contenu est enrichi avec une mise en perspective des résultats de l’enquête par des analyses de scientifiques externes.

1 025 personnes âgées de 18 ans et plus ont été interrogées à leur domicile du 23 novembre au 12 décembre 2016. Ces questions visent à mettre en perspective les préoccupations des Français, leur perception des risques auxquels ils se sentent exposés, le regard qu’ils portent sur les experts et, bien entendu, leur opinion sur le nucléaire.

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Télécharger le document complet du Baromètre IRSN intitulé « Résultats d’ensemble »

LES PRÉOCCUPATIONS ACTUELLES DES FRANÇAIS

Parmi les préoccupations actuelles des Français, le terrorisme – en diminution de 5 points par rapport à 2015 – et le chômage sont cités cette année encore en première position, à égalité. Viennent ensuite la misère et l’exclusion, sujets de préoccupation majeurs qui connaissent les hausses les plus significatives.

Dans le domaine de l’environnement, le réchauffement climatique et la pollution de l’air demeurent en 2016 les deux principales préoccupations, avec un resserrement de l’écart entre ces deux motifs d’inquiétude.

S’agissant enfin des activités industrielles ou technologiques et de leur potentiel catastrophique, le potentiel le plus élevé est toujours associé à l’industrie nucléaire, au sens des installations de production d’électricité et, en deuxième place, au stockage des déchets radioactifs. Arrivent ensuite les installations chimiques.

POINT DE VUE
FRANCIS CHATEAURAYNAUD

Une des principales différences entre les approches retenues par l’IRSN dans son Baromètre et par le Groupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR) que je dirige au sein de l’École des hautes études en sciences sociales tient au fait que nos travaux s’intéressent moins à l’opinion en tant que telle qu’aux dynamiques d’acteurs qui portent des discours et des causes, c’est-à-dire au cheminement par lequel se développent des préoccupations comme celles relatives aux perturbateurs endocriniens ou à la radioactivité. Le Baromètre IRSN constitue, de par ses 30 années d’existence, un outil précieux de suivi des variations de l’opinion. Mais il serait intéressant d’en compléter le dispositif par un observatoire des controverses publiques, capable d’identifier les processus déclencheurs des changements d’opinion.

Une autre manière de mettre en perspective les résultats du Baromètre pourrait être la constitution d’un panel de citoyens invités à évaluer les questions posées dans le cadre de l’enquête et les réponses obtenues. Cela contribuerait à ouvrir l’espace des interprétations de ce que le Baromètre est capable de donner à voir ou non. Je pense par exemple aux interactions entre les thèmes abordés : si l’on prend les centrales nucléaires d’un côté et les déchets radioactifs de l’autre, on voit bien que les problématiques qu’ils engendrent ne peuvent pas être déconnectées. Les centrales génèrent des déchets, et le projet de stockage Cigéo ne peut être dissocié des projets de démantèlement – ou de construction – de centrales nucléaires.

Le GSPR a développé un logiciel dénommé Marlowe, qui explore des sources disponibles sur le Web (articles, dépêches, blogs, etc.) pour en extraire des configurations discursives autour de questions jugées pertinentes et développer une forme de « commentaire » qu’il dépose automatiquement sur son blog tous les soirs, d’où son appellation de « chroniqueur numérique ». On peut envisager de comparer les sujets de préoccupation des Français retenus dans le Baromètre IRSN avec ceux identifiés par cet outil de web crawling doublé d’un interprète virtuel. On constaterait par exemple l’absence de multiples sujets. On peut penser au dopage, aux gaz de schiste, à la vaccination ou à la souffrance animale,  autant de causes qui ont suscité de nombreuses mobilisations, concernant des publics multiples et conduisant parfois le gouvernement à légiférer.

Enfin, alors que la montée en puissance des médias sociaux perturbe les instruments de mesure de l’opinion, accélère les reconfigurations et fragmente les publics, il serait intéressant d’organiser, avec le concours de l’IRSN, un atelier de discussion conviant différents analystes à confronter leurs réflexions sur les formes de mesure de l’opinion dans un monde complexe.

REGARDS DES FRANÇAIS SUR L’EXPERTISE

En matière de perception de la science et de l’expertise par les Français, l’édition 2017 du Baromètre IRSN montre la persistance d’un niveau élevé de confiance de la part de nos concitoyens, même si celui-ci marque un net recul cette année. Ils attendent prioritairement des experts qu’ils fassent preuve de compétence, d’indépendance et d’ouverture. De la part des experts scientifiques, ils attendent en particulier de la transparence, de la rigueur, du partage ainsi qu’une attitude prudente face au risque.

Dans le domaine de la diffusion et du partage de l’expertise scientifique, les Français souhaitent une information transparente, tout en adoptant une attitude pragmatique quant aux raisons – incertitude scientifique ou secret – pouvant motiver la non-diffusion des résultats d’expertise. Dans le cadre de l’exploitation des installations industrielles, ils sont largement en faveur d’un partage de l’information fondé sur la diffusion des rapports d’expertise tout au long du processus de décision.

S’agissant enfin de la perception des structures pluralistes, les Français plébiscitent à près de 90 %, depuis plus de 10 ans, les structures de concertation pluralistes pour traiter les situations relatives aux installations à risques et à leur environnement.

POINT DE VUE
PIERRE-BENOÎT JOLY

Chaque année, je suis avec intérêt la publication du Baromètre IRSN. La lecture des analyses proposées dans la deuxième partie de l’édition 2017 appelle essentiellement trois remarques de ma part.

Tout d’abord, je porte sur l’affirmation selon laquelle « la confiance dans la science reste élevée mais se dégrade » une appréciation différente de celle de l’Institut. Si je me base sur les réponses apportées à la question n° 1 intitulée « Faites-vous plus ou moins confiance à la science qu’il y a une dizaine d’années ? », environ 85 % des personnes interrogées ont répondu « autant », « plus » ou « beaucoup plus », ce qui est considérable. En outre, je n’ai pas constaté de différence significative sur les 20 dernières années.

À cet égard, il me semble qu’une comparaison de cette évolution à celle d’autres institutions comme les politiques, les entreprises ou les médias ferait certainement apparaître le caractère assez remarquable du maintien de la confiance dans la science, tandis que celle-ci s’érode – voire s’effondre – dans les autres domaines.
Ma deuxième observation porte sur l’interprétation de la notion de « confiance dans la science ». S’agit-il de confiance dans les scientifiques en général ou dans leur capacité à remplir certaines fonctions : produire des connaissances, éclairer les politiques, proposer des solutions techniques pour construire le monde de demain, etc. ? Les données disponibles montrent que de la défiance peut être liée à certaines applications de la science, à certains domaines technoscientifiques, comme les OGM, ou au rôle des chercheurs dans l’expertise, par exemple sur les questions de santé.
Mais elle n’est jamais liée à leur capacité à produire des connaissances. On voit bien là que, comme le suggère la philosophe britannique Onora O’Neill, la confiance est différenciée.
Ma troisième remarque porte sur ce qui fait qu’un scientifique est ou non digne de confiance. Le Baromètre suggère que le métier exercé par un scientifique est censé l’inciter à dire la vérité, quelle qu’elle soit. Il me semble que, dans le domaine scientifique, on ne peut parler de « vérité » mais plutôt de connaissances fondées sur des systèmes de preuves reconnus. Or, selon les disciplines, ces systèmes sont de natures différentes – approche statistique, expérimentation (in vivo ou in vitro), simulation numérique… Un même objet peut ainsi se prêter à différents modes d’objectivation, plusieurs « vérités », si l’on veut. Il ne s’agit pas pour autant d’une position relativiste, mais d’une position qui tient compte de la difficulté à appréhender des situations très complexes.

C’est précisément cette difficulté qu’il est important de ne pas occulter, mais d’expliquer, car elle est en lien direct avec les qualités de compétence, de fiabilité et d’honnêteté attendues de la part des scientifiques, notamment ceux chargés de travaux d’expertise. L’année 2016 étant aussi celle où le dictionnaire d’Oxford a choisi « posttruth » comme le mot de l’année, ce type de précision s’impose !

LES FRANÇAIS FACE À 34 SITUATIONS À RISQUES

Dans leurs réponses à l’enquête de 2016, les Français ont classé les 34 risques auxquels ils se sentent exposés à différents degrés en 4 familles : les risques individuels, les risques relatifs aux pollutions diffuses, les risques technologiques attachés à des sites et des actions identifiables et enfin les risques collectifs non industriels.

Au sein de ces familles, ils considèrent à 80 % le terrorisme comme la menace n° 1, suivi par les risques pour la santé résultant de la consommation de produits tels que le tabac, l’alcool ou la drogue, de la dégradation de l’environnement et de la pollution.

Face à ces risques, quelle confiance accordent nos concitoyens aux autorités françaises pour leurs actions de protection des personnes ? Les résultats de la dernière enquête montrent que cette confiance se maintient à un faible niveau, mis à part pour les incendies de forêt et la canicule. Ils ont par ailleurs le sentiment qu’en matière d’informations qui leur sont données à propos des dangers, seules celles relatives aux accidents de la route, au sida, à la canicule, aux incendies de forêt et au tabagisme des jeunes sont le reflet de la vérité.

POINT DE VUE
PHILIPPE HUBERT

La première réaction face à une enquête d’opinion est la méfiance. De fait, les quelques modifications de formulation portées dans le Baromètre IRSN ont généré des changements notables dans les réponses. Ce Baromètre est un outil qui se lit bien dans la durée et inspire une certaine confiance, car l’enquête menée chaque année a été réalisée généralement sur la base de verbatims stables et d’une méthode d’enquête constante. À cet égard, il pourrait être intéressant de tester en simultané deux méthodes – questions posées en face à face et par le biais d’un questionnaire sur Internet – afin d’identifier d’éventuelles différences dans les réponses obtenues avec, comme bénéfice collatéral, de consolider la comparaison à d’autres enquêtes.

Par ailleurs, j’ai constaté que, bien qu’elles soient contredites par les résultats du Baromètre et 40 ans d’études, beaucoup d’idées reçues circulent en matière de perception des risques (notamment le lien supposé entre fort risque perçu et méconnaissance du « risque réel », ou la supposée demande d’une parole unique de l’expert), au point que ce sujet pourrait faire l’objet d’un colloque ou d’une communication, pourquoi pas à l’initiative de l’IRSN.

Concernant plus particulièrement la 3e partie du Baromètre, ma première observation porte sur la faiblesse des variations observables au fil du temps, même à l’occasion d’événements comme Fukushima ou les attentats terroristes : faut-il y voir une résilience de la perception ? Une autre réflexion part de l’absence d’une métrique « objective » permettant d’établir des comparaisons objectives entre des risques de natures aussi différentes que le terrorisme, l’obésité ou la pollution des lacs. Faute de grandeurs commensurables, les métriques données par l’opinion deviennent paradoxalement les seuls outils disponibles pour commensurer dans une logique de « fonction d’utilité ». Chiffrer l’ensemble des risques en valeur économique pourrait être une métrique concurrente, mais elle reste complexe et conflictuelle. La lecture de cette 3e partie du Baromètre m’a également conduit à m’interroger à propos d’une éventuelle différence de perception des dangers relevant, d’une part, du principe de précaution et, d’autre part, de la prévention. Même si on relève quelques disparités pour ce qui concerne les perturbateurs endocriniens par exemple, on ne note pas de différences significatives. Un autre point intéressant est le lien entre mesurabilité et « vérité dite sur… ». Les conséquences de phénomènes tels que les accidents de la route, le sida ou les accidents domestiques apparaissent quantifiables directement, à la différence de celles de phénomènes tels que le bruit, les radiographies ou la pollution atmosphérique qui, bien que calculables, ne sont pas observables. Cela paraît assez lié au crédit accordé sur le sujet.

Je formulerai une dernière observation au sujet de l’incidence de l’agenda politique sur l’évolution de la confiance des Français dans l’action publique. Certains sujets comme la lutte contre les pesticides ou les perturbateurs endocriniens, qui ont suscité une forte activité gouvernementale, correspondent dans le Baromètre à une augmentation de l’inquiétude et une baisse de la confiance. En première lecture, la « mise sur agenda » ne restaure pas la confiance dans l’action des autorités… Peut-être est-ce une question d’échelle de temps ? La mise sur agenda est-elle soit trop tardive, soit en mesure de ne restaurer la confiance qu’à long terme ?

ZOOM SUR LE DOMAINE NUCLÉAIRE

Dans le domaine nucléaire, l’année 2016 est marquée tout d’abord par des interrogations de nos concitoyens sur l’impact sanitaire des installations nucléaires et par une confiance contrastée de leur part dans la sûreté des centrales nucléaires. Les deux tiers craignent même qu’un accident de même ampleur que Fukushima puisse se produire en France. Les énergies vertes constituent donc pour une majorité d’entre eux les meilleures formes d’énergie.

Parmi les événements de 2016, l’identification d’un excès de carbone dans certaines cuves et générateurs de vapeur des réacteurs nucléaires semble avoir peu retenu l’attention de nos concitoyens. La prolongation de la durée de fonctionnement des centrales est un autre sujet qui revient dans l’actualité. Le premier des arguments contre cette prolongation est la crainte d’un accroissement du risque d’accident grave ; en miroir, le premier argument en faveur de cette prolongation est la possibilité de moderniser ces centrales avec des technologies de pointe.

S’agissant de leurs attentes d’informations dans le domaine du nucléaire, les Français se montrent particulièrement intéressés par les sujets relatifs à la radioactivité et à la sécurité des populations. Dans leur appréciation de la compétence des acteurs du nucléaire et de leur capacité pour dire la vérité, le Baromètre IRSN enregistre un recul sensible.

POINT DE VUE
CHRISTELLE CRAPLET

Une initiative telle que celle du Baromètre IRSN présente l’intérêt de pouvoir mesurer dans le temps l‘évolution des mentalités des Français ainsi que l’impact de l’actualité sur leurs prises de position, choses difficilement perceptibles sur le court terme.

Depuis son origine, le Baromètre a toujours fait appel à la même méthode d’enquête : des interviews en face à face avec un échantillon de sondés représentatif de la population française. D’autres méthodes existent, comme des questionnaires administrés sur Internet. Chacune présente ses qualités et ses défauts. Si le face à face permet d’obtenir des réponses mieux motivées (notamment lors des questions ouvertes), Internet permet en revanche de capter plus facilement des opinions négatives ou « taboues ». On pourrait imaginer de passer d’une méthode à l’autre dans le cadre du Baromètre, mais les variations constatées dans les réponses seraient alors difficiles à interpréter : comment déterminer si celles-ci sont liées à une véritable évolution d’opinion ou au changement de méthode de recueil ? La solution pourrait être d’utiliser les deux méthodes en parallèle, pour une période transitoire, afin de disposer de clés de lecture des différences constatées par rapport aux enquêtes précédentes.

Parmi les résultats saillants, on note de véritables craintes des Français à l’égard des conséquences des accidents nucléaires. Les réponses montrent qu’ils ne perçoivent guère le risque de gravité intermédiaire mais bien plus celui d’une catastrophe comme celle de Tchernobyl ou de Fukushima-Daiichi. Deux répondants sur trois disent craindre la survenue d’un accident de cette ampleur en France, même s’ils ont par ailleurs plutôt le sentiment qu’un haut niveau de sûreté est assuré dans notre pays et que le nucléaire contribue à son indépendance énergétique. À cet égard, on sent chez les Français une prise de conscience du vieillissement du parc nucléaire français, que les débats sur Fessenheim ont contribué à mettre en lumière, et on mesure l’impact des difficultés auxquelles se heurtent des entreprises comme Areva, autrefois  perçues comme des fleurons de l’industrie nucléaire française et dont l’image dégradée pèse quelque peu aujourd’hui sur celle du secteur entier.

Un autre résultat remarquable concernant les acteurs du nucléaire est la dichotomie constatée entre le niveau de compétence reconnu aux experts et le peu de crédibilité qui leur est accordée, lié au soupçon de dissimulation de certains éléments. Ces experts bénéficient en effet d’un niveau de confiance qui, même en légère régression, contraste fortement avec la méfiance ressentie en particulier à l’égard des politiques, des syndicats et des médias.

Enfin, il pourrait être intéressant de pousser un peu plus loin les analyses en distinguant, parmi les quelque mille personnes interrogées dans le cadre du Baromètres IRSN, certaines catégories de population. Je pense par exemple aux riverains des installations nucléaires, dont certaines réponses montrent qu’ils sont plus confiants dans le nucléaire que la population générale, ou au contraire à des personnes traditionnellement plus méfiantes, comme les femmes et les jeunes. Un travail spécifique sur ces catégories permettrait d’enrichir et de nuancer la réflexion menée aujourd’hui sur la base de l’ensemble des réponses apportées.

Une dernière réflexion concerne l’avenir : comment les perceptions vont-elles évoluer ? Observera-t-on par exemple une évolution tendancielle en matière de confiance dans les experts et une perception renforcée du risque ? Il est important que le Baromètre continue de faire oeuvre utile en traduisant l’évolution de l’opinion sur des questions aussi essentielles.